Pour comprendre les états généraux de la bioéthique... la PMA : «Service public» ou «service clients»?




Par Marianne Durano
Publié le 23/01/2018 à 18h38
FIGAROVOX/TRIBUNE - L'issue des États généraux de la bioéthique, qui s'ouvrent actuellement, est connue d'avance, s'inquiète l'agrégée de philosophie Marianne Durano.

Marianne Durano. 
La gestation pour autrui (GPA) est une procréation médicalement assistée (PMA) parmi d'autres. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'Organisation mondiale de la santé. Irène Théry, sociologue pro-GPA, déclarait également en 2014 dans son rapport au ministère des Affaires sociales et de la Santé: «La GPA est sans discussion possible une des pratiques qui relèvent de l'AMP» (assistance médicale à la procréation). De fait, les différentes formes d'assistance médicale
à la procréation - traitement hormonal, insémination artificielle, fécondation in vitro ou injection intra-cytoplasmique (ICSI) - n'ont pas pour but de soigner des corps malades, mais de se substituer techniquement à la procréation. Cela est particulièrement vrai dans le cas des PMA pour des femmes seules ou homosexuelles ; cela l'est a fortiori dans le cadre d'une GPA. Cela pourrait même s'appliquer au cas des couples hétérosexuels infertiles, que la PMA
ne permet pas, à proprement parler, de guérir. Quoi qu'on en pense, la PMA est un service bien plus qu'un soin.

«Service public» ou «service clients»?
Faut-il alors comprendre ce service comme un «service public», relevant de la solidarité nationale, ou bien comme un «service clients», dépendant d'une entreprise privée? Dans le premier cas, il s'agit de savoir si l'infertilité qui résulte des choix de vie d'une personne, justifie une prise en charge par la collectivité. En tant
que citoyenne, je suis donc concernée. Dans le second cas, il convient d'admettre que la procréation devient une pratique commerciale parmi d'autres: en tant que femme, fille et mère, je suis concernée. Dans les deux cas, le problème n'est pas individuel, mais politique.
«Financer leur PMA à des femmes qui sont biologiquement fertiles, alors même qu'un Français sur trois renonce à se soigner faute d'argent, (...), c'est détourner de l'argent public à des fins privées.»
Si une femme, «en raison de sa vie amoureuse» (Marlène Schiappa), ne peut concevoir d'enfant, la société et la médecine doivent-elles le lui procurer? Répondre positivement, comme le propose le gouvernement, c'est redéfinir le rôle de la solidarité nationale, désormais chargée de prendre en charge, non plus seulement les maladies, mais les frustrations. Si pour l'instant seuls les couples hétérosexuels infertiles ont accès à la PMA, c'est en raison de leur infertilité, pas de leur sexualité. Financer leur PMA à des femmes qui sont biologiquement fertiles, alors même qu'un Français sur trois renonce à se soigner faute d'argent, et que le nombre de maternités a été divisé par trois en quarante ans, c'est détourner de l'argent public à des fins privées.
La solidarité nationale n'a pas à fournir des prestations techniques, mais à prendre soin des plus fragiles. Si l'on rembourse les soins aux malades, c'est en vertu du droit à la santé établi par l'OMS. De quel droit subventionner des procréations artificielles pour des femmes qui sont en bonne santé? Au nom de quel droit, sinon un droit à l'enfant? Et voilà comme une personne devient non plus sujet, mais objet de droit. Comment s'étonner que l'enfant et sa mère deviennent ensuite l'objet d'une transaction commerciale dans le cadre de la GPA?
«Notre seule boussole, c'est l'intérêt de l'enfant», prétend Marlène Schiappa. Quel est cet intérêt, exactement? Le droit d'être conçu? On fait de la procréation un droit, pour ensuite considérer l'intérêt d'un enfant qui n'existe pas encore. C'est assumer que seul compte l'enfant intentionnel, c'est-à-dire l'enfant en tant que projet, c'est-à-dire l'intérêt de l'adulte. 

Par quelque bout qu'on la prenne, l'extension de la PMA consacre un droit à l'enfant, potentiellement inconditionnel et illimité. Si la biologie n'est plus un critère, au nom de quoi priver une célibataire sexagénaire de la joie d'être mère?

Le business plan est prêt, avec ses éléments de langage, son calendrier, ses porte-parole médiatiques et ses représentants de commerce. «Chacun a le droit d'exprimer ses propres doutes ou interrogations», concède hypocritement Marlène Schiappa. Le droit des opposants se réduirait à ça: poser de timides questions, en s'excusant d'avoir des doutes. Ainsi s'impose un simulacre de débat pour un scénario écrit d'avance, qui est censé déboucher sur un consensus non seulement sur la PMA, mais, à court terme, sur la GPA elle-même.

D'ailleurs, «l'opinion est prête», nous assène-t-on. C'est dire qu'elle a été préparée, de sondages biaisés en reportages larmoyants. Alors tout est-il joué? Seuls les totalitarismes transforment l'avenir en destin. La démocratie est l'art de maintenir ouverts les possibles, alors que le techno-libéralisme semble être notre seul horizon. Il est encore temps de refuser qu'on fabrique des enfants sur commande. Contre une technique qui déshumanise, il est encore temps de promouvoir une médecine qui soigne.

* Marianne Durano est une ancienne élève de l'École normale supérieure et professeur de philosophie.