Pour prévenir la «radicalisation», l'éducation est donc le premier maillon de la chaîne. Les jeunes du XXIe siècle ne naissent pas plus bêtes et plus violents que ceux des siècles passés. Les problèmes auxquels nous devons faire face sont de la responsabilité des adultes. De tous les adultes, pas seulement de l'école. Encore faut-il que nous reconnaissions chacun notre rôle en faveur des jeunes générations!



Par Marc Vannesson 
Publié le 23/02/2018 à 18h02

Figarovox
TRIBUNE - Alors que le premier ministre vient de remettre un plan de lutte contre la «radicalisation», l'essayiste Marc Vannesson* critique ce terme qui s'est imposé dans le débat.

Le premier ministre présente ce vendredi un «plan de prévention de la radicalisation». Le terme «radicalisation» s'est imposé pour définir le basculement d'une partie de la jeunesse dans une pratique extrémiste et potentiellement violente de l'islam. Le mot est flou et trompeur. Par son étymologie, il évoque l'idée d'un retour aux racines et donne donc raison aux idéologues islamistes qui instrumentalisent les jeunes: eux incarneraient le véritable islam, celui des origines, tandis que les autres seraient des «modérés», des «mollassons», et donc des faux musulmans… On voit pourtant que, pour la majorité de jeunes tentés par cette «radicalisation», le retour aux racines est largement fantasmé. Que connaissent-ils vraiment de ces racines, à part les bribes que leur assènent des extrémistes? Parmi les jeunes «radicalisés», on a rarement affaire à de fins théologiens, connaisseurs des premiers temps de l'islam, même s'ils peuvent répéter en boucle quelques sourates qui vont dans leur sens.

«L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine»
Simone Weil

En réalité, il y a bien un problème de racines pour beaucoup de jeunes. Mais ce qui est en cause, c'est davantage une absence de racines, un déracinement. Un tiraillement entre une culture familiale fragilisée, le nihilisme d'une société occidentale qui tend à se réduire à un marché et les appels séduisants d'une idéologie qui leur offre à la fois de la reconnaissance et de la fierté, un sentiment d'appartenance et d'utilité. La philosophe Simone Weil dans son Prélude à une déclaration des devoirs à l'égard de l'être humain explique pourtant que «l'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine».

Cet enracinement ne doit pas signifier l'enfermement dans le passé mais la reconnaissance d'une source à laquelle on peut puiser pour aller plus loin et construire à son tour. Or que propose-t-on à beaucoup de jeunes en recherche de racines? Rien ou si peu. Et comme la culture a horreur du vide, on laisse le champ libre aux idéologues qui n'ont plus qu'à embrigader des jeunes avides de sens et d'espérance.

Comment apprendre à dompter les pulsions de l'instant, les sollicitations permanentes, à l'heure du numérique qui fonctionne sur la captation de l'attention par des notifications incessantes ?
Pour prévenir la «radicalisation», l'éducation est donc le premier maillon de la chaîne. Trois priorités s'imposent. D'abord aider les jeunes à consolider leur capacité de résistance intérieure. Comment apprendre à dompter les pulsions de l'instant, les sollicitations permanentes, à l'heure du numérique qui fonctionne sur la captation de l'attention par des notifications incessantes? Cela interroge sur la capacité de notre éducation à aider les jeunes à résister au «caprice mondialisé», pour reprendre l'expression de Philippe Meirieu. Apprendre à canaliser son désir. À l'apprivoiser. Apprendre l'ennui et la frustration même. Au passage, on notera que cette résistance intérieure est aussi un moyen essentiel pour éviter de fabriquer les «porcs» de demain… Quelle place pour le silence, pour la méditation, pour la prise de recul dans nos parcours éducatifs?

Ensuite, il est essentiel de proposer aux jeunes une culture commune, une langue et une histoire qu'ils puissent s'approprier et aimer. Quelle que soit leur origine. Ce que la France ne leur offre pas, ils vont le chercher ailleurs, dans des identités reconstruites. Merci à tous ces passeurs, enseignants, bénévoles, artistes… qui transmettent à nos jeunes le meilleur de la culture, de la littérature, de l'histoire… Ils sont les plus efficaces agents de la «contre-radicalisation»!

La ghettoïsation croissante de notre pays est inquiétante, d'autant qu'elle est renforcée par le système éducatif, qui classe, trie et accentue par la carte scolaire les inégalités territoriales
Enfin, il faut que l'éducation permette aux jeunes de vivre l'expérience de l'amitié, au-delà des murs qui se dressent dans notre pays. La ghettoïsation croissante de notre pays est inquiétante, d'autant qu'elle est renforcée par le système éducatif, qui classe, trie et accentue par la carte scolaire toutes les inégalités territoriales. L'éducation doit permettre aux jeunes de servir ensemble. Les bac - 5 et les bac + 5. Ceux dont les familles sont là depuis longtemps et ceux qui viennent d'arriver. C'est par exemple ce que propose le service civique. Peut-être demain le service national.
À des jeunes qui sont en difficulté, qui doutent, confions des responsabilités pour qu'ils soient valorisés, reconnus et aimés!
Les jeunes du XXIe siècle ne naissent pas plus bêtes et plus violents que ceux des siècles passés. Les problèmes auxquels nous devons faire face sont de la responsabilité des adultes. De tous les adultes, pas seulement de l'école. Encore faut-il que nous reconnaissions chacun notre rôle en faveur des jeunes générations!

* Délégué général de Vers le haut, think-tank dédié aux jeunes et à l'éducation, auteur de Tous éducateurs! Et vous? (2017, Éditions Bayard)