Naissance d’une Maman – Petit à petit l’oiseau fait son nid




«  Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. », Antoine de Saint Exupéry, le Petit Prince
Quand je regarde mes trois merveilleux enfants aujourd’hui, la femme que je suis et notre couple : je crie de joie tout en rendant grâce et je me dis mon Dieu quel chemin parcouru ! Jamais je n’aurais imaginé vivre la maternité comme ce bouleversement et ce tsunami identitaire, et aujourd’hui cette joie pétillante certes mais aussi avec ses bulles cabossées qui éclatent quelquefois.

En 2012 arrive notre merveilleuse little 1 tant attendue et si désirée après une fausse couche douloureuse et plusieurs cycles où je tentais désespérément de lâcher prise comme tout le monde m’y invitait avec bienveillance et insistance. La grossesse est compliquée, je suis si angoissée de la perdre !, et je me retrouve alitée à 4 mois et demi jusqu’à la fin avec une naissance en siège. Le jour de sa naissance est une nouvelle naissance pour moi, une rencontre et un coup de foudre incroyable : jamais je n’aurais imaginé vivre un tel bouillon d’émotions et de renversement de personnalité !

Moins de trente ans, jeune diplômée d’une grande école parisienne, après une hypokhâgne et une kâgne et un parcours professionnel dans la communication et la politique pour les grands industriels de l’environnement (on est même venue me chercher pour occuper mon nouveau poste et on me prédit rapidement un poste de responsable), je m’imaginais continuer sur cette lignée. Comme la génération des femmes « libérées » des années 1980 à laquelle j’ai été biberonnée, j’étais persuadée moi aussi être une wonder woman qui gérerait de front son couple, ses enfants et sa carrière, en faisant tout aussi bien et même mieux encore qu’un homme !
Je me retrouve avec ce merveilleux petit être si fragile dans les bras et je fonds littéralement en même temps que tout s’écroule autour de moi : mes certitudes intérieures, mes principes, mes valeurs … La vie prend alors tout son sens, et m’occuper de cet enfant, de mon enfant et de tous ceux que j’aurais - car j’en veux d’autres ! -, m’apparait alors comme le sens ultime de ma vie et la seule chose qui compte vraiment au monde !

Comment, moi la  « wonderworkingwoman » parisienne surdiplômée et surbookée je voudrais et je pourrais même m’épanouir en femme au foyer à élever mes enfants ? Tous les clichées des Desperate Housewife attendant le retour de leur mari à la maison me reviennent en tête. Comment moi je pourrais m’épanouir là-dedans ? En quoi est-ce extraordinaire d’élever ses enfants ? Moi qui me suis tant battue dans nos débats au lycée pour la « libération » de la femme par le travail ? Qui peut en être une en effet mais pas au mépris de la personnalité de chacune. De tout mon être je désire à présent être mère et vivre pleinement ma maternité !

Mais je suis vite rattrapée par la réalité et les nécessités économiques notamment et tout simplement celle de payer notre loyer à la fin du mois.
Je réussis à prolonger de quelques semaines mon congé maternité et je retourne au travail le cœur au bord des lèvres. Quelle horreur, je le vis comme ça à l’époque, plus rien ne m’intéresse à part ma fille. Je ne fais que courir pour déculpabiliser d’être une « mauvaise  mère qui travaille » en voulant me rattraper en voulant tout gérer : les levers, les trajets pour la crèche, les jours enfants malades (et je tombe aussi souvent malade qu’elle !), les bains, les dîners, les nuits ... Hyper stressée au travail, hyper stressée à la maison, sur le fil en permanence, cela ne loupe pas, moi la « wonderworkingwoman » je finis par flancher … et par tomber lorsque je trouve à la photocopieuse une annonce publiée pour mon poste sans que j’en ai été informée. Je m’écroule, le monde s’écroule, je ne suis pas la wonderworkingwoman que je voulais être.

D’un commun accord avec mon mari je me rapproche d’un avocat et d’un médecin de famille qui avec lucidité comprennent la situation et me mettent en arrêt de travail tout en m’invitant à me faire accompagner. Portée par un désir de vie plus que jamais, nous décidons avec mon mari de mettre en route le deuxième. Little 1 a été si longue à arriver, et puis tout ce qui m’arrive je le crois à l’époque c’est de la faute du boulot. A la maison maintenant, je vais pouvoir tout gérer. De la « wonderworkingwoman » je vais d’un coup de baguette magique me transformer en « wondermum »
Cette deuxième grossesse est une parenthèse dorée, une bulle de bonheur léger. Je mets little 1 à mi-temps à la crèche et je savoure tous les instants avec elle. Avec une enfant dans sa deuxième année (avant le terrible cap des deux ans !), tout me semble facile, j’ai l’impression d’avoir une maîtrise totale de ma vie. Little 2 arrive tout simplement et dans la joie le jour de Toussaint. Little 1 a tout juste 21 mois.

Et là c’est le début d’une lente et profonde descente aux enfers. Alors que j’aime mon little 2 de tout mon cœur, je suis comme vidée et anesthésiée de tout sentiment et au lieu d’être dans la joie je vis cette naissance comme une séparation d’avec ma fille. Tout est compliqué : l’allaitement, les nuits, les microbes, la crèche qui se met en grève, les horaires ++ de mon mari … L’impression qu’autour de moi tout le monde y arrive, et surtout mes belles-sœurs, mais pas moi. La solitude, je n’ai pas encore d’amies Maman. Mes copines ne le sont pas encore ou sont loin. Ma Maman qui n’a pas connu un tel passage à vide vient de reprendre un travail un plein temps à l’autre bout de Paris. 

Je suis désespérée car pourtant j’aime mes enfants plus que tout au monde, et ils sont tout pour moi ! Je me mets en pilotage automatique, et ne vis que pour eux et par eux. Chaque instant de la journée (et de la nuit !) est millimétré pour eux. Je reproduis les mêmes erreurs qu’au boulot. Je ne m’accorde aucune pause, et surtout je ne délègue rien. Je veux tout gérer, tout contrôler et à la perfection pour le bonheur de mes enfants. Je pense être une horrible mère : je suis enfin à la maison avec mes enfants, je les aime, j’ai enfin ce que je veux, et pourtant je suis profondément malheureuse. Heureusement, j’ai la chance de rencontrer une puéricultrice de secteur, une sage-femme, une ostéopathe et une professionnelle de l’accompagnement parental qui perçoivent ma détresse émotionnelle et m’orientent vers une psychologue qui me permettra de m’ouvrir à moi-même et de me retrouver émotionnellement.

Je comprends que pas plus qu’au boulot, je ne peux être une mère parfaite. Que pour être la meilleure mère possible il faut d’abord que je remplisse mon vase de douceur en m’accordant aussi du temps pour moi. Comment aimer les autres si on ne s’aime pas soi-même ? Je décide d’écouter ma petite voix intérieure qui me dit que mon épanouissement à moi – et chacun le sien – passe par travailler mais pas à plein temps pour pouvoir aussi consacrer du temps aux enfants, à notre couple et à moi. C’est renoncer tout à la fois  à mes projets de carrière et de mère parfaite , pour enfin me trouver  en mère imparfaite qui travaille en douceur avec son appartement toujours aussi dérangé, mais heureuse et épanouie car présente à la maison certains jours et le soir quand les enfants rentrent de l’école, quel bonheur ! Et c’est aussi savoir déléguer, en laissant aussi tout simplement de la place à mon mari, merveilleux père imparfait (en plus détendu, et en mieux … selon lui …!) pour partager ce bateau ivre.

J’ai compris que je pouvais être une bonne mère tout en travaillant et être moi – mais pas en m’épuisant professionnellement dans un travail m’empêchant de voir mes enfants. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, je découvre qu’un petit « invité surprise » a pris place en moi, une nouvelle vie commence à s’y épanouir (ça aussi, moi qui suis tant dans le contrôle, je pensais que cela n’arrivait qu’aux autres !). Cette lumière sera une étoile pour me guider vers les joies d’une maternité moins parfaite, simplement heureuse !

Aujourd’hui, je suis la mère imparfaite de trois merveilleux enfants. Il m’aura fallu trois ans pour devenir mère. Pas à pas, je trouve mon chemin vers mon équilibre de mère, d’épouse et de femme. Je ne suis pas parfaite et que ce n’est pas grave, en faisant chaque jour de mon mieux et en m’accordant aussi du temps pour moi, je suis une meilleure mère, une meilleure épouse, et je suis une meilleure femme plus heureuse en paix avec moi – même : petit à petit l’oiseau faut son nid !
Jane