L'étoffe des héros: être à contre courant et poursuivre la transmission sans le dire.




Ci dessous de Chantal Delsol*, paru dans Figarovox
Il faut se rappeler les années 1960, 1970 et 1980: marxisme obligatoire dans tous les lieux de culture (au début de cette période, les étudiants anti-staliniens affichés étaient traités de nazis) ; chez les catholiques, un clergé largement marxisé. Même si la chute du mur de Berlin a fini par faire comprendre à la gauche qu'on ne pouvait plus défendre le socialisme réel, en France une institution comme l'université est restée largement prisonnière des sirènes gauchistes. Entre 1997 et 2002, un portrait de Staline trônait derrière le bureau du président de mon université (Marne-la-Vallée), lequel précisait qu'il ne s'agissait là que de «nostalgie». Cette «nostalgie» de la terreur rouge, c'est là le drapeau français auquel nous avons été habitués.
Poursuivre la transmission sans le dire
[...] Il y a une règle d'or: faisons en sorte, si nous sommes engloutis, au moins de ne pas être digérés. Pour un courant de pensée, être écrasé, être ridiculisé, être soumis, tout cela n'a aucune importance: ce qui compte est de ne pas être digéré. Et quel est pour cela le secret? Poursuivre la transmission sans le dire.
Ainsi ce courant de pensée, mis en hibernation pendant cinquante ans, a-t-il continué à se transmettre en catimini. Deux générations ont été élevées dans une culture, une éthique, une religion de l'intérieur («ce que je te dis là, ne va surtout pas le déclarer dans une copie, tu serais collé!»). Car il s'agissait non seulement d'une minorité, mais d'une minorité qui suscitait l'aversion («la France moisie»), et dès qu'elle apparaissait au grand jour, tournée en ridicule ou identifiée au fascisme. Un progressiste n'a que le dialogue à la bouche, mais il ne parle pas à un conservateur: s'il l'aperçoit, il lui jette un vêtement de lépreux.

Sous la surface en attendant le moment favorable
Cette culture s'est d'abord transmise dans un vivier de familles catholiques, souvent des familles nombreuses, indifférentes aux injures venant du dehors et suffisamment convaincues pour n'attendre aucun résultat autre que la joie d'avoir transmis. Ces gens ont attendu calmement, et d'ailleurs avec assez d'humour, que passent les imbécillités et les hontes du dehors - par exemple qu'on cesse de donner Che Guevara comme exemple aux enfants ou d'enseigner sans vergogne que la Révolution française était une promenade humanitaire. 

Ils doublaient les cours d'histoire et de catéchisme à la maison. Ils étaient aidés par quelques petits mouvements politiques ou religieux, discrets et diffusés en réseaux, jamais repris par les médias sinon pour être injuriés, donc marginaux, mais plutôt heureux dans leur marginalité, souvent nourris d'indignation, parfois excentriques - car la vie en forteresse peut faire surgir les personnalités fantasques ou développer les idées folles.
Avant Internet, tous ces petits groupes, qui n'avaient pas d'argent ni d'appui médiatique, travaillaient dans l'ombre avec des moyens de fortune, et on pourrait écrire des livres hilarants pour conter l'énergie avec laquelle ils diffusaient artisanalement leur pensée inconcevable aux oreilles extérieures. 
[...]Mais on peut être sûr que le travail de transmission de ces familles et de ces petits groupes a maintenu des réseaux vivants et motivés, agissant pour ainsi dire sous la surface en attendant le moment favorable.

[...] Le nombre n'a pas vraiment d'importance: on repère la santé et l'avenir d'un courant au brio et à l'énergie de ses membres. Il y a quarante ans, les premiers aux concours étaient les trotskistes. Aujourd'hui, les premiers aux concours sont les Veilleurs. Quel que soit leur nombre exact, ils sont devenus aujourd'hui une force stratégique. Ce serait étonnant qu'ils s'arrêtent et retournent à leurs ténèbres. Il est probable que leur moment est venu.C'est maintenant. Le vide ambiant y est sûrement pour quelque chose. La société française est vieille d'utopies sans nombre, épuisée par les illusions, dernier pays léniniste du monde. La génération des soixante-huitards, ou plutôt des soixante-huités, s'avère une génération de tricheurs - tricheurs avec l'idéologie, avec leurs enfants, avec eux-mêmes.

Quelque chose a craqué dans ce monument de bonne conscience socialiste assez sûre d'elle pour imposer son langage à la droite. Les conservateurs ont cessé de marcher comme des lépreux.

*Chantal Delsol est professeur de philosophie politique à l'université Paris-Est. Dernier ouvrage paru:  La Haine du monde. Totalitarismes et postmodernité (Cerf, 2016).