Vendée globe - Le site


Chronique médicale,

A poings fermés

Lune
Dans cette cabine fonctionnelle où rien n’est inutile, ces objets le sont. Leur rôle est juste d’être là, complices immobiles mais vivants de ce voyage solitaire.
D’autres objets n’ont pas la même bienveillance. Ainsi le gennaker. Impossible de l’envoyer correctement. Ce matin par exemple, tout semblait bien parti. La drisse proprement enroulée sur le winch, la manivelle tournée à bonne vitesse et la voile qui monte, tranquille. Plus qu’un tiers à hisser. Cette fois, on y croit. Petit coup de gite, la voile commence à battre. Et hop ! Trop tard ! La voilà qui se coince au niveau de l’étai de trinquette ! Cris de rage, injures. Pas très efficace. Mieux vaut réagir, et vite. Crocher le harnais. Foncer à l’avant. S’arcbouter au tissu mouillé et tirer de toutes ses forces pour libérer la voile. Les mains glissent. Le bateau accélère et se plante dans une vague. L’eau vous percute et vous bouscule. Des embruns plein les yeux. Continuer à tâtons. La voile se gonfle, vous la retenez mais elle vous embarque, vous traîne, vous secoue comme un pantin. Ne pas lâcher. S’accrocher et tirer encore et encore. L’effort fait mal aux bras et aux jambes. Malgré l’eau froide qui coule sous le ciré, vous êtes en nage. Ouf ! ça y est, elle est décoincée. Maintenant, courir au winch pour finir de la monter avant que ça recommence. Et souffler, enfin.
A se demander si vous n’avez pas embarqué sans le savoir de l’animal aux grandes oreilles, vous savez ce cousin du lièvre dont on ne prononce jamais le nom à bord. Même en civet, il peut attirer le malheur. Alors quand ça va mal… La superstition est tenace depuis l’époque de la marine à voile. Sur les trois-mâts, ils rongeaient les cordages retenant les cargaisons. Un coup de gite brutal, le chargement qui ripe et c’est le chavirage assuré. Chez nos amis anglais, ce sont les plantes vertes qui sont proscrites. Les racines, recherchant la terre font tout pour entrainer le bateau vers le fond.
Bon, la gamberge on va la mettre de côté pour l’instant. Il y a tellement à faire ! Récupérer le fichier des positions qui vient d’arriver sur l’ordinateur, l’ouvrir « parfait, je n’ai rien perdu, mais va falloir jouer serré ». Maintenant les fichiers météo. La connexion est lente, trop lente. Faire la synthèse, « OK, cap au 122, pendant 3 heures et dès que le vent prend de la droite, j’envoie le spi ». Coup d’œil sur l’heure « Il faut que j’appelle la terre, pour dire que tout va bien ». Et puis il y a la visioconférence avec l’entreprise, cela va prendre un bon moment. Après c’est l’heure de la vacation, déjà. A peine le temps de manger qu’il faudra embrayer sur le programme de l’après-midi. L’envoi de la photo du jour au PC Presse, les maintenances indispensables, les bricolages de prévention. Et puis barrer autant que possible, régler sans cesse et surveiller tout, toujours. Et ce soir, il y aura la vidéo pour le site, avec, pour une fois, la belle lumière du soleil couchant.
L’organisme lui aussi a besoin de cette lumière. Comme une tulipe qui s’ouvre le matin et se referme le soir, le corps s’éveille avec le soleil et se rendort la nuit. L’astre du jour nous pilote, il est notre horloge chronobiologique.
Mais lors d’un brutal changement d’heure, il y a déphasage entre l’heure de l’horloge et celle de notre étoile. La resynchronisation solaire s’effectue au rythme d’une heure par jour, pas plus. C’est tout le problème du décalage horaire.
Dans le tour de l’Antarctique, les skippers vont franchir une vingtaine de fuseaux horaires en un mois. Pour rester en phase, chaque jour ils retardent leur montre d’une demi-heure. Tout à fait gérable. Mais les appels de terre restent aux horaires de France et vont tomber à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Rien de pire pour désorganiser la vie à bord.
De nombreuses fonctions de notre vie de tulipe améliorée sont sous l’influence du soleil. La température, par exemple. Minimale en fin de nuit, elle augmente avec l’ensoleillement, plafonne le soir puis diminue jusqu’aux prochaines lueurs du jour. Nos capacités suivent ce schéma. Croissantes dans la journée, optimales le soir, elles s’effondrent au cours de la nuit. Normal d’avoir froid et une grosse envie de dormir à 4h du matin. C’est le moment où le corps est spontanément au repos. Eveillé, il est vulnérable, avec un maximum de risques d’inattentions. Très dangereux en voiture ou lorsque la sécurité implique une bonne vigilance. Ce n’est pas un hasard si des erreurs humaines à l’origine de catastrophes industrielles débutent souvent la nuit.
Car notre horloge ignore les contraintes de la vie sociale. Prenez le petit coup de mou habituel du début d’après-midi. Le signal est clair, voilà un temps privilégié pour récupérer. Rien de plus rentable que vingt minutes de sieste. Bien dommage que cette période de repos ne soit pas mieux admise sur les lieux de travail.
Bâillements, sensation de fatigue, concentration difficile, le corps sait exprimer son besoin de dormir. Ces vagues de sommeil d’une dizaine de minutes se répètent régulièrement, toutes les 2 heures environ. On les ressent surtout le soir si on rate l’heure du coucher. S’endormir quand la vague déferle, c’est la garantie d’une descente rapide vers un sommeil profond, court et  récupérateur. L’idéal. Plus tard, l’endormissement sera laborieux et sommeil plus léger.
Les skippers ont appris à reconnaitre ces vagues intérieures pour dormir efficace. En gardant ainsi une vigilance intacte, ces dormeurs de haut-niveau restent à 100% de leurs performances et limitent les risques d’accidents ou d’erreurs. Car dans les quarantièmes comme ailleurs, rien ne sert de courir, il faut dormir à poings… fermés.
Dr Jean-Yves CHAUVE