Conte de Noël d'Anatole le Braz: "L'aventure du pilote" (suite et fin)




(...) Il y eut entre nous un silence plein d’indicible terreur. Nous restions debout, frémissants, n’osant nous regarder les uns les autres, par crainte que la silhouette sur qui s’arrêterait notre regard ne fût précisément celle du mystérieux inconnu. Mais soudain le mousse héla de nouveau :
« Patron ! »
Qu’allait-il m’apprendre ?
« L’arrière du bateau s’enfonce, continua-t-il.
Le bordage est déjà presque au niveau de la mer. »
La même idée nous vint à tous : c’était évidemment le poids du septième, le poids du passager surnaturel, qui nous entraînait dans l’abîme. Je commandai néanmoins, pour tenter, si possible, d’alléger l’embarcation :
« Jetez tout ! »
Les paniers de poisson, il va sans dire, défilèrent les premiers. Puis chacun lança par-dessus bord tout ce qui se trouva sous la main. Ce fut un saccage. Le bateau cependant ne « soulageait » pas. Comme je cherchais à tâtons qu’est-ce qui pouvait bien rester dont on pût se débarrasser encore, mes doigts rencontrèrent le fer de l’ancre. Brusquement, les paroles de mon père, auxquelles, dans ma stupeur, je n’avais même pas eu la présence d’esprit de songer, se réveillèrent d’elles-mêmes au fond de ma mémoire.
« Holà ! criai-je, ne jetez plus ! »
Et, dressant au-dessus de mon front la croix de l’ancre, j’entonnai l’hymne de Nédélek (Noël) :
« Ebars eur gêr a C’halilé » (« Dans une ville de Galilée... » )

Les autres me dirent plus tard qu’en cet instant ils me crurent devenu fou, chose qui leur paraissait à la vérité d’autant plus explicable qu’ils sentaient, eux aussi, leur raison les abandonner.
« Le bateau remonte ! » cria Dudored, d’un accent joyeux, comme je reprenais haleine pour passer au second verset.
Tous, cette fois, d’un mouvement spontané, unirent leur voix à la mienne, le creux de Pierre Balanec retentissant avec un fracas de grandes orgues. Et ce fut une chance singulière, vous allez voir... Durant une pause, en effet, de là-haut, du fond de la brume, un appel descend :
« Ohé ! gare à l’accostage ! Lofez en douceur ! »
Qui a parlé ? Nous levons la tête. Un éclair rouge fauche le brouillard, presque
immédiatement suivi d’un éclair blanc. C’était le Triagoz.
« Je distingue la tour du phare », articula Rudono, qui avait recouvré ses yeux de voyeur.
Vous devinez le reste. Contrairement à nos calculs, les courants, au lieu de nous entraîner au large, nous avaient fait driver vers les roches du Triagoz. Sous voiles, avec la moindre brise, nous nous fussions immanquablement broyés. Mais il n’y avait, je vous l’ai dit, ni lames ni vent ; de sorte que là où nous aurions pu trouver notre perte, nous trouvâmes le salut. Prévenus, nous accostâmes sans encombre. Le gardien de guet nous attendait sûr le seuil de la porte, un fanal à la main.
 « Vous avez bien fait de hurler, nous dit-il ; si je ne vous avais pas entendus à temps, vous alliez dans les remous. »
À ce moment, des échos de sonneries de cloches lointaines tremblèrent dans le brouillard.
« Tiens ! la messe de minuit à terre », reprit l’homme du phare.
Nous nous découvrîmes en nous signant.
Et le pilote conclut :
– Voilà ce qui m’est arrivé. Le lendemain, nous rentrions au port, sur le coup de six heures, à la petite aube, sans turbots. Mon père achevait de revêtir ses habits de fête. Il ne m’interrogea point, mais, à la confusion de ma mine, il se
douta bien que j’étais à jamais guéri de la prétention d’en remontrer aux anciens.
– Et le septième, demandai-je, quand avait-il disparu et qui pensez-vous aujourd’hui que ce pût être ?
Le bonhomme inclina sa tête crépue et haussa ses vieilles épaules :
– Je vous ai dit ce que je savais ! fit-il en renfonçant ses petits yeux bleus, pleins de rêve, sous les grands sourcils embroussaillés.