Conte de Noël d'Anatole le Braz: "L'aventure du pilote" (suite)


(...) N’empêche que c’était un bon tiers de la nuit à passer au large, et qu’à supposer qu’il ne survînt aucune complication, nous ne serions jamais rentrés au port avant les approches du matin. La perspective n’avait rien de folâtre, surtout que le brouillard épaississait toujours son linceul.
Elle nous impressionnait, malgré nous, cette atmosphère étrange où nous glissions d’une allure d’ombres, plus semblables à des spectres qu’à des êtres vivants. Roulés dans nos cirés, la visière du suroît rabattue sur les yeux et les mains dans nosmanches, nous nous tenions recroquevillés et muets. Car nous n’avions même plus d’entrain à causer, d’autant qu’on ne pouvait ouvrir la bouche sans avaler cette horrible fumée d’eau, qui sentait l’enfer. La brume, d’ailleurs, semblait avoir immobilisé toutes choses. Le bruit même de la mer s’était comme fondu. On eût dit que rien n’existait plus, qu’on flottait dans quelque océan de la mort.. Et c’était un silence... un silence !...
Combien de temps dérivâmes-nous ainsi, je ne saurais vous le marquer. Nous ne nous rendions pas plus compte de la durée que de quoi que ce fût au monde. La brume était en nous comme autour de nous : elle avait envahi notre esprit aussi bien que nos corps. Nous ne vivions plus qu’en songe.
Or tout à coup la voix du mousse héla, très faible :
« Patron !
– Quoi ? demandai-je en secouant à demi ma torpeur.
– Je ne sais pas comment cela se fait, mais le sûr, c’est que nous sommes un de plus à bord. »
Nous nous levâmes tous en sursaut.
« Qu’est-ce que tu chantes là ? » m’écriai-je, furieux et angoissé tout ensemble.
Mezcam ricana :
« Cet imbécile a la berlue.
– Dame ! comptez vous-même », répliqua l’enfant.
Je comptai... Et maintenant, croyez-moi ou ne me croyez point, mais il n’y avait pas à dire... au lieu de six que nous étions au départ, à cette heure nous étions sept. Dudored n’avait pas menti. Les autres, à tour de rôle, se mirent à recompter après moi :
« Oui, sept ! nous sommes bien sept à bord », déclarèrent-ils tous, avec un tremblement d’épouvante dans la voix.
Quel était ce septième ? Impossible de le reconnaître. Dans cette brume, toutes les silhouettes se ressemblaient, et, de vouloir distinguer les visages, c’eût été peine perdue.
« Faites l’appel comme au service, patron », conseilla Rudono. 

J’appelai donc par rang d’âge, Pierre Balanec, d’abord, puis Gonéry Mezcam, puis Louis Rudono, puis René Balanec, puis Lommik Dudored. Au fur et à mesure, ils répondaient de toute la force de leurs poumons :
« Présent ! »
L’opération finie, Rudono s’écria : « Celui qui n’a pas répondu, c’est celui que
voici ! »
Son geste désignait quelqu’un qui se tenait adossé au mât. Il se précipita pour le saisir au collet ; mais il abaissa aussi vite le poing, car la voix de basse-taille du gros Balanec prononçait :
« Erreur ! c’est dans moi que tu as croché.
– Alors, c’est à n’y rien comprendre... » 


... à suivre