Conte de Noël d'Anatole le Braz: "L'aventure du pilote" (suite)





Comme je répétais ma question pour la dixième ou quinzième fois, Rudono murmura :
« C’est singulier : on dirait que nous n’avançons plus... »
Ploc... ! Il n’avait pas fini de parler que nous sentîmes sur nos épaules comme la tombée brusque d’un manteau de ténèbres humides. En un clin d’oeil nous en fûmes tous enveloppés.
Des ténèbres d’ailleurs qui n’en étaient pas ; ou plutôt il surnageait là-dedans une espèce de clarté triste, funéraire, une clarté de l’autre monde, quoi !... Si épaisse que fût la buée, elle ne nous empêchait pas de nous voir ; seulement, nous nous voyions comme si nous avions été à des milles les uns des autres. Encore ce que nous distinguions était-ce moins nos personnes que des formes de nous-mêmes, des ombres bizarres, méconnaissables, démesurément agrandies. Ainsi Gonéry Mezcam, qui était assis vis-à-vis de moi au même aviron, je dus étendre le bras vers lui pour me persuader, en touchant son tricot, qu’il n’avait pas quitté son banc et que cette silhouette gigantesque, c’était lui...
La barque, elle, avait l’air d’une chose sans bords qui eût flotté dans du vide ; la voilure... pfutt !... une brume dans la brume, comme la mer, comme le ciel, comme tout...
« Ça y est ! dit la voix d’orgue de Pierre Balanec. Nous sommes dans le pot au noir !... »
Et presque aussitôt, là-bas, à l’avant du bateau, très loin, nous entendîmes Rudono qui hurlait :
« Bon ! ce n’est pas seulement que nous n’avançons plus, les amis..., nous drivons ! »
Ah ! sacré mâtin ! quel souvenir !... Je ne sais pas ce que je n’aurais pas donné pour être chez nous... Croyez ce que je vous dis, les gars : laissez les turbots en paix et restez vous-mêmes au coin du feu, la veille de Noël.
III
Le vieux Cloarec cracha dans l’âtre, soupira, fit une pause qui nous parut longue.
– Vous ne voulez pas, au moins, nous signifier que vous êtes au bout de votre histoire ? protesta au nom de l’assistance Perrine Ourgam, la mère des Menguy.
– Je n’avais plus de salive, répondit assez durement le pilote.
Et il poursuivit :
– En drive !... Que faire ?... Nous n’avions plus qu’à laisser aller nos rames, n’est-ce pas ? et à nous laisser aller nous-mêmes où il plairait au sort de nous conduire. Car de lutter davantage pour essayer de franchir la barre, il n’y fallait pas songer. Ce devait être maintenant l’heure du jusant plein : les courants étaient nos maîtres. À quoi bon les contrarier inutilement ? Je fis amener les voiles.
« Après tout, dis-je par manière de consolation, si nous drivons, c’est vers la haute mer. Et nous y serons plus en sécurité que parmi les récifs pour attendre le retour du flot. Il n’est que de patienter. » 

... à suivre