Conte de Noël d'Anatole le Braz: "L'aventure du pilote" (suite)


(...) Et maintenant, comprenez bien : je m’étais mis à la rame de tribord, avec Mezcam ; les deux frères Balanec étaient à la rame de bâbord.
« Toi, avais-je dit à Louis Rudono, veille devant, à cause des cailloux. »
Vous savez s’il y en a, dans ces parages d’enfer !... Dès lors – bien que je n’eusse pas encore passé l’examen de pilote –, je les connaissais tous, certes, comme si je les eusse plantés moi-même, ces cailloux de malheur ; et, de nuit aussi bien que de jour, à mer haute comme à mer basse, je me serais débrouillé au milieu d’eux, les mains dans les poches et les yeux fermés. Mais par temps de brume, holà !...
Ça n’est ni du jour ni de la nuit, la brume !... Je n’avais guère à compter que sur l’oeil de Rudono.
C’est vrai qu’il en avait un comme on n’en voit plus. Le rémouleur qui lui avait aiguisé la prunelle n’avait pas volé son argent, ah ! non.
Tout de même je n’étais pas trop rassuré. Rappelez-vous bien, n’est-ce pas, comme nous étions distribués dans le bateau : lui, Rudono, sur l’avant ; le petit Dudored à la barre ; nous quatre, les Balanec, Mezcam et moi, deux par deux sur
chaque aviron.
« Eh, ohé ! souque !... »
Nous n’épargnions pas l’huile à bras, je vous promets. Sous notre effort vigoureux, la barque vola. Le gros Pierre Balanec sortait à intervalles réguliers du fond de sa large poitrine de formidables :
Ahan ! ahan !
pour marquer la cadence. Mais nous avions beau forcer de vitesse, la brume sournoise, furtivement, nous gagnait.
Elle ne nous avait pas rattrapés encore : un reste de jour éclairait les eaux dans notre voisinage.
Visiblement, néanmoins, nous commencions à être emprisonnés.
Le grand linceul d’ombre pâle rétrécissait peu à peu son cercle, et c’était maintenant comme un immense mur flottant derrière lequel tout se
perdait, s’évanouissait peu à peu, la terre d’abord, très lointaine – puis les îles, plus proches –, et enfin les éclats mêmes des phares qui venaient
d’allumer leurs feux. Seul, celui de l’île aux Moines demeura quelque temps suspendu comme un astre fantôme dans le ciel noyé ; puis il ne fut
plus qu’un halo trouble ; puis ce halo, à son tour, s’effaça, et tout disparut.
« Bonsoir la camoufle ! » dit Rudono, qui était désormais notre unique phare.
Et il cria au mousse :
« Gouverne toujours tout droit, hein, petit !
– Oui, oui », répondit de l’arrière la voix grêle et un peu enrouée du gamin.
Une humidité glaciale pénétrait nos membres.
L’haleine de la brume était déjà sur nous, et nous respirions son étrange odeur de roussi, si âcre qu’elle nous raclait la gorge. Nous n’avions plus à espérer de lui échapper. Si, du moins, nous réussissions à traverser les rapides, avant qu’elle nous eût liés dans ses mailles !... Après, ma foi, tant pis ! on voguerait comme on pourrait, à l’aveuglette. L’essentiel était de parer au danger
le plus pressant : une fois en eaux calmes, on verrait à s’orienter.
Et nous nous cramponnions à nos rames avec une ardeur de galériens sous le fouet du garde-chiourme. De minute en minute, je demandais à
Rudono :
« Quoi de neuf ? »
Il trempait sa main dans le clapotis le long de l’étrave, et répondait :
« On doit encore être dans le grand coureau, car ça frise dur... Un peu de courage, les enfants ! »
Du courage, nous en eûmes, parbleu ! jusqu’à ce qu’il nous fût démontré que ça ne servait de rien.

 à suivre...