Conte de Noël d'Anatole le Braz: "L'aventure du pilote" (suite)




(...) Cloarec se pencha vers le foyer, y cueillit une braise dans le creux de sa main et l’appliqua sur le fourneau de sa minuscule pipe en terre. Pour aspirer les premières bouffées, ses joues s’évidèrent jusqu’à faire toucher intérieurement
leurs parois. Un grillon se mit à crisser dans le silence.
– Alors, ce coup de filet ?...
– Oh ! reprit le conteur, il fut tout simplement superbe. Mais c’est après... Ah ! nom d’une misère !... Enfin voici.
Nous avions fini de tout ranger à bord, les voiles étaient en haut et je venais de m’asseoir au gouvernail pour virer, lorsque, en jetant les yeux sur la misaine, je la vis faseyer doucement, comme s’il calmissait. Ça, vous concevez, c’était un ennui. Si le vent nous faussait compagnie juste au moment où le flot allait lui-même nous manquer, nous étions, comme on dit, dans de vilains draps. Il n’y avait pas de raison, en effet, pour qu’une fois pris par le courant des îles, sans
une risée pour appuyer notre marche, nous ne tournions indéfiniment dans ces parages jusques ad vitam sempiternam, c’est-à-dire jusqu’à mi-marée ; encore, pour en sortir à cette minute-là, faudrait-il souquer ferme sur les avirons. Et
c’était à tout le moins trois ou quatre heures à droguer au large, dans la nuit, avant de pouvoir cingler vers le port.
Du coup, je n’avais plus le coeur à rire. Et il était aisé de voir qu’il en allait pareillement de mes compagnons. Assis à leurs postes, sur les bancs, les uns face à l’avant, les autres face à l’arrière, ils regardaient vaguement dans le gris
de l’obscurité tombante, sans mot dire. La journée décidément finissait mal.
Je conservais toutefois l’espoir d’atteindre la redoutable barre en temps propice. Nous n’en étions plus qu’à une demi-encablure, quand la voix de René Balanec s’éleva, roulant une bordée de jurons :
« Nom de... nom de... nom de...
– Quoi ? qu’est-ce qui te prend ? » demandai-je.
Il regardait par-dessus ma tête, vers la haute mer, dans la direction de l’ouest.
Je grognai, agacé :
« Parleras-tu, sagouin !
– C’est du propre ! fit-il. Voilà maintenant que
ça brouillasse là-bas.
– Y a pas de doute, en effet : c’est la brume », déclarèrent Mezcam et Rudono.
Je m’étais retourné, d’un mouvement subit, et je dus, hélas ! constater qu’il n’y avait pas de méprise possible. C’était bien la brume, la satanée brume qui, balayée seulement de la veille, revenait à la charge, envahissant de nouveau l’espace, tissant dans l’entre-deux du ciel et de l’eau sa trame d’étoupe molle et déjà cernant l’horizon du soir, prête à tout aveugler.
« La gueuse ! c’est elle qui a muselé le vent », bougonna Pierre Balanec.
La mer, aux flancs de la barque, commençait à frisotter : des plaques d’écume – des crachats, comme nous disons – filaient avec rapidité dans le sillage, et, sous nous, on sentait le chêne des planches vibrer. Nous étions dans le coureau des
îles. Je me dressai sur mes pieds.
 « Hé, mousse ! arrive à ma place, et tâche de gouverner au plus près... Nous autres, aux avirons, tous !...
Hardi là ! » commandai-je en donnant le premier l’exemple. 
... à suivre