Pour fêter les vacances: Un conte Breton

LES DEUX BOSSUS 

Il y avait une fois, une fois il n’y avait pas, une autre fois il y avait encore et une fois il y aura deux tailleurs, sauf votre respect, qui habitaient la même rue et étaient affligés de la même difformité : ils étaient aussi bossus l’un que l’autre. Cela leur valait d’être la risée de toute la paroisse et ils ne pouvaient croiser personne sur leur chemin sans en recevoir une volée de quolibets.
L’un s’appelait Kaour et l’autre Laouig.

Kaour était d’un heureux tempérament ; il répondait aux plaisanteries par des plaisanteries encore plus fines ; tout le temps qu’il était installé à coudre, il n’arrêtait pas de raconter à qui voulait les entendre de savoureuses histoires et de chanter d’une voix de fausset des chansonnettes humoristiques et des romances sentimentales ; il prenait la vie par le bon bout.
Laouig, au contraire, était continuellement renfrogné, il supportait mal les moqueries et ne se mettait guère en frais pour distraire ses pratiques. Ajoutons qu’il aimait l’argent et que lorsqu’il pouvait voler son prochain il ne laissait jamais passer l’occasion. Bref, il était de ces tailleurs qui justifient le dicton : « Ar c’hemener n’eo ket eun dcn metkenu’iier ‘lui ncira ken » (Le tailleur n’est pas un homme mais un tailleur et rien de plus).

Une nuit, Kaour rentrait d’une journée de travail à la ferme de Penhoat-uhella, où il avait eu à confectionner les habits de noce du fils de la maison, et traversait au clair de lune une grande lande où, parmi les ajoncs, se dressaient plusieurs menhirs. Soudain, alors qu’il en atteignait le sommet, il entendit de petites voix fluettes qui chantaient : Dilun, dimeurz, dimerc’her (lundi, mardi, mercredi).
— Tiens ! se demanda-t-il, qui donc peut chanter ainsi dans ce lieu désert ? Il s’approcha tout doucement, en évitant de faire le moindre bruit, et vit une bonne centaine de petits korrigans qui dansaient en rond en se tenant par la main. L’un d’eux s’époumonait à chanter : Dilun, dimeurz, dimerc’her et tous les autres reprenaient en chœur, en redoublant leurs entrechats : Dilun, dimeurz, dimerc’her
Kaour fit prudemment demi-tour, sur la pointe des pieds, car il avait entendu dire que les voyageurs attardés qui se trouvent traverser une lande où dansent les korrigans est sûr d’être entraîné dans leur ronde et forcé de tourner avec eux jusqu’au premier chant du coq. Mais si discrètement qu’il eût opéré sa retraite, il n’en fut pas moins remarqué par les danseurs nocturnes qui, interrompant leur ronde se ruèrent vers lui en poussant des cris stridents et l’eurent bientôt entouré comme un essaim de mouches entoure une goutte de miel. Il n’en menait pas large et quand les petits êtres lui crièrent tous à la fois : « Viens danser avec nous », il se dit qu’il ne serait sans doute pas bon de les contrarier. La ronde se reforma donc avec lui et le chant reprit : Dilun, dimeurz, dimerc’her !

Au bout d’un certain temps, Kaour commença à être fatigué de tourner en rond et il en avait assez de répéter sans cesse les mêmes paroles.
Pour gagner un peu de répit, il dit :
— Faites excuse, mes gentilshommes, mais votre chanson me paraît bien peu variée. Elle est trop courte et il serait temps de chanter la suite.
Les korrigans s’arrêtèrent (c’était toujours autant de repos de pris) et parurent perplexes.
— C’est qu’il n’y a pas de suite, dirent-ils.
— Comment il n’y a pas de suite ? Mais je la connais, moi, la suite.
— Vrai ? Tu connais la suite ? Oh ! alors dis-la nous.
— Bien volontiers.
Et le tailleur, après avoir repris son souffle, de chanter : Diriaou ha digwener ! (Jeudi et vendredi)
Les korrigans poussèrent des acclamations enthousiastes.
— You ! You ! Magnifique ! Voilà qui nous fait une chanson magnifique ! Le nombre de pieds y est, la rime aussi. Allons, les amis, reprenons la danse ! Et ils se remirent à danser en chantant : Dilun, dimeurz., dimerc’her, Diriaou ha digwener !

à suivre...