Attentat à Nice. « C'est l'ensemble de la société qui doit réagir »



Spécialiste du terrorisme islamiste, Gilles Kepel pense que Daech veut déclencher une guerre civile et détruire l'Europe. Il est temps, selon lui, que toute la société se mobilise.
Il suffit d'un individu. Et, en l'occurrence, on a le sentiment qu'il était assez isolé, dépressif. Un peu comme dans le cas de Magnanville, il s'est emparé de l'idéologie de Daech pour donner cours à une sorte de projet personnel, de projet suicidaire. On a passé encore un stade, car il n'y a pas eu de revendication par lui-même. Celle de Daech dit simplement que l'attaque de Nice a été faite par un « soldat » de l'État islamique en rétorsion aux attaques menées par les pays de la coalition. Il n'est pas nommé. On n'est même pas sûr qu'il y ait eu un lien ou des instructions. D'une certaine façon, c'est terrible. Cela fait naître du soupçon partout. Cela montre que les instruments de l'État, là-dessus, sont inefficients.
Comment la société doit-elle réagir, vivre ce moment ?
Je crois qu'il n'est plus guère possible de déléguer, purement et simplement, aux autorités de l'État la question de la menace du terrorisme djihadiste, et de faire comme si c'était, au fond, une histoire entre les djihadistes et l'État. Aujourd'hui, très clairement, c'est une menace qui touche chacun d'entre nous. Citoyens comme résidents, jeunes comme vieux, quelle que soit l'appartenance religieuse. Je pense qu'on est en train d'évoluer. La prise en compte de cette menace doit être faite désormais par l'ensemble de la société.
De quelle manière ?
Le seul moyen de vaincre ce type de terrorisme, c'est la mobilisation de la société. Et en particulier, la mobilisation de tous ceux qu'ils voudraient considérer comme des sympathisants. Les Alpes-Maritimes sont le deuxième département exportateur de djihadistes après la Seine-Saint-Denis. J'y ai mené des travaux, notamment un certain nombre de débats avec des familles de jeunes partis au djihad. J'ai été très frappé par le fait que, dans ces familles, je ne rencontrais que très rarement des pères. On a une disparition de l'autorité paternelle à laquelle se substitue un groupe de pairs radicalisés qui disent la loi. Je crois que si on n'a pas aujourd'hui une responsabilisation de la famille, du noyau familial, on ne pourra rien faire.
Mais les familles se sentent souvent seules aussi...
Il y a un travail éducatif à faire. Si l'école et les familles ne travaillent pas ensemble, on pourra donner tous les moyens à la police ou à la surveillance, ce ne sera qu'un cautère sur une jambe de bois. Une sorte de réarmement moral de la société, de resserrement de celle-ci, se pose comme question. Parce que l'asphyxie de ces mouvements est en jeu.
Que pensez-vous des réactions de la classe politique ?
Hormis quelques exceptions, elles n'ont pas du tout été au niveau du défi. Chacun fait prévaloir ses intérêts privés sur l'intérêt suprême d'une nation qui est meurtrie. Je crois que c'est un mauvais calcul.
Laurent Marchand 17/07/2016


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