Fermer les classes exigeantes...

C'est quand même la première fois qu'un ministre de l'Éducation nationale promeut une loi dont l'objectif avoué est d'empêcher la réussite scolaire d'une partie des élèves. Quels sont en effet les buts quasiment explicites de l'actuelle réforme du collège, qui supprime les classes bilangues, le latin et l'allemand? Il s'agit, ouvertement, de barrer la route aux élèves qui utilisent, afin d'y réussir, ces voies scolaires plus ardues et plus travailleuses. Il s'agit bien d'interdire la réussite à certains élèves.
On peut se demander fort justement ce qui peut amener à un tel contresens, incompréhensible et très grave. C'est une idéologie, simpliste, très bête même, mais qui sert trop souvent de justification à nos actuels gouvernants.
C'est une catégorie d'élèves qui est explicitement triée puis dénoncée: les maudits bons élèves, supposés blonds à pulls bleu-ciel, qui utiliseraient indûment, à leur profit, des classes sélectives. La politique sociale (socialiste en fait) du ministère le leur interdit en fermant ces classes.
Déjà, dès les années 1970, dans les discours pédagogiques de mon École Normale d'Instituteurs, apparaissait de temps en temps, ce lieu commun que personne ne songeait à contester: «Nous travaillons surtout pour les enfants défavorisés ; les enfants qui réussissent n'ont pas besoin de nous...» Il fallait entendre: enfants défavorisés? Enfants de familles alcooliques, enfants de HLM, enfants d'ouvriers… et de l'autre côté, enfants de bourgeois. Car c'était notre vocabulaire de l'époque et nous l'entendions bien ainsi, excusant par un sentiment d'appartenance à une classe sociale, ce qui était en fait un blasphème républicain.
L'école de la République accueille tous ses élèves, à égalité de droits (et de devoirs). Il n'y a pas à revenir là-dessus.
Et croire que les «enfants de bourgeois» réussiraient tous quasiment sans effort est inepte et faux. Mais croire a priori qu'aucun des enfants d'ouvriers, ou aujourd'hui aucun des enfants des quartiers, ne réussiront jamais est un véritable racisme social.
On prend désormais les enfants de la classe ouvrière -et aujourd'hui des quartiers défavorisés- pour des incapables congénitaux, et on les traite comme tels. Afin de les protéger, et puisqu'ils ne sont pas capables d'accéder aux classes d'excellence, on ferme ces classes. Ainsi, les bons élèves issus des quartiers défavorisés n'ont plus aucun chemin de réussite par l'école. Ni, non plus ceux des quartiers chics, ce qui était le but avoué de la réforme. … Cette réforme commet le premier crime de dénoncer explicitement une catégorie d'élèves, et le second crime d'empêcher la réussite à tous.
Même si le ministère persiste dans son autoritarisme et sa surdité, cette réforme ne s'appliquera jamais. Elle est trop impossible, trop contre-nature, trop complexe, trop contraignante, trop inefficace, trop dangereuse pour l'avenir même de l'école. Elle a besoin de l'adhésion des enseignants, et elle ne l'aura jamais. Les professeurs résisteront, n'appliqueront pas, feront semblant, la détourneront en véritable enseignement, autant que faire se pourra. Mais la désorganisation et le chaos régneront. Et les bons élèves se réfugieront dans les écoles privées qui sauront bien leur proposer des sections latinistes ou germanistes. L'école française sera alors véritablement américanisée: de bonnes écoles chères pour les riches, et l'enseignement public pour les autres. Cette réforme détruit structurellement l'enseignement public à la française. L'actuelle résistance des professeurs de collège est historique, courageuse et clairvoyante. Il faut la soutenir par tous les moyens.
Et le président et son premier ministre ne trouvent rien de mieux à faire que confirmer tout ça dans leur nouveau gouvernement. J'espère que ce remaniement ministériel, à vocation évidemment électoraliste, leur perdra au moins les voix d'une bonne partie des enseignants.
Marc Le Bris est instituteur et ancien directeur d'école. Il est l'auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire… ni compter!paru chez Stock en 2005 et de Bonheur d'école paru chez Gawsewitch en 2009.
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