"Le bonheur en famille" - J'aime, j'aime pas!


Notre professeur de philo, en terminale nous avait fait un couplet sur la politesse et nous avait bien expliqué qu’elle marquait les rapports entre les hommes et permettaient à une société de vivre en bonne compagnie, même s’il fallait ensuite composer avec la vérité et la gentillesse.
Pour les parents apprendre la politesse aux enfants est un exercice de tous les jours et qui nécessite de la persévérance et de la fermeté. Le manque de politesse peut vous mettre en colère, peut vous faire honte il peut aussi vous faire rire bien des années après …mais ça cela reste entre nous.

Nous étions un jour installés autour d’une très grande table. Cela devait être pour une réunion de famille car il y avait vraiment beaucoup de monde. Le déjeuner traînait en longueur et les enfants se lassaient. Les plus jeunes surtout.
J’avais à côté de moi une de nos filles dont les trois ans montraient déjà un caractère bien trempé. Elle était sagement assise dans sa chaise haute mais un petit murmure lancinant commençait à attirer mon attention. Tout en continuant la conversation avec mon voisin je commençais à tendre l’oreille et j’entendais tout doucement « j’aime bien, j’aime bien, j’aime bien. J’aime pas, j’aime bien, j’aime pas, j’aime pas… et cela durait, durait, et il y avait me semble-t-il beaucoup plus de j’aime pas que de j’aime bien ». 

A la première occasion je me tournais vers elle : elle avait son petit doigt pointé vers chacun des convives et en les passant tranquillement en revue les uns après les autres elle annonçait à mi-voix pour elle-même ; « j’aime bien ou j’aime pas. » Je suivis un moment son manège en me demandant si la table entière serait ainsi cataloguée. Tant qu’il s’agissait de ses cousins cela ne portait pas trop à conséquence et pour l’instant l’affaire restait discrète.
Je m’amusais en douce à voir notre petit bout de choux balancer sans hésiter ses appréciations. 

Le problème c’est que le tour de table continuant elle allait commencer à s’attaquer à toutes les grandes personnes qui tomberaient sous son regard, y compris ses grands-parents.
Les grandes personnes sont parfois sévères, même si elles vous aiment bien et on ne sait jamais dans la tête d’une petite fille si c’est la sévérité ou si c’est l’amour qui va l’emporter dans son jugement péremptoire.
Entraînée par son jeu, son ton montait et les regards commençaient à se tourner vers elle.

Oups ! Il était temps de mettre un terme à cet exercice mais sans provoquer pire. Un petit coup d’œil de côté et soupir de soulagement : sauvée.
L’assiette de gâteaux arrivait juste à point pour la distraire et me permettre de détourner son attention de ce jeu un peu dangereux pour la paix des familles.
C’est vrai, quoi, personne n’aime entendre qu’on ne vous aime pas, même si c’est dit par une petite fille de trois ans.
B. Janilec
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