La chanson de Maman

 « Parfois, dans l’après midi, maman s’installe sur la terrasse, pour coudre. Assise près d’elle sur une chaise basse, je regarde l’aiguille piquer l’étoffe et sautiller.
Maman s’absorbe dans son travail. Il lui arrive de rester muette de longs instants. Puis, souvent, sans lever la tête, elle se met à chanter. Je les connais bien les chansons de maman. Il en est de gaies et de vives qui me font penser  aux oiseaux, au soleil du matin. Il en est de lentes et douces, qui me rappellent le ciel du soir et ses clartés roses et mauves. Certaines me donnent envie de rire, de battre des mains, de sauter ou de danser. D’autres me bercent et me calment. Il en est même qui, sans que je sache pourquoi, me serrent la gorge, comme un besoin de pleurer…
Maman a les yeux sur son ouvrage, Mais, sans doute pense-t-elle à autre chose ? Peut-être pense-t-elle à ce que disent ces chansons ? Car les chansons parlent.
Pour ma part, je ne comprends pas tout ce qu’elles disent. Mais cela m’importe peu. Ce qui me ravit, c’est l’air qui accompagne les paroles, et qui fait que ces paroles ont des ailes… On dirait de jolies hirondelles qui glissent dans le ciel, puis montent, montent, puis soudain plongent jusqu’au ras du sol… Ou encore, quelquefois, des papillons légers qui battent des ailes, sans changer de place, au-dessus d’une fleur.
C’est quand maman est seule, auprès de moi, que sa chanson me plaît. S’il lui arrive de chanter devant des amis, elle a une voix et des gestes qui me la rendent étrangère. Pour qu’elle chante vraiment comme je l’aime, il faut qu’elle chante sans qu’on ait besoin de le lui demander, et sans penser à ceux qui l’entendent.
Et c’est pourquoi j’aime aussi l’écouter le soir, lorsque la nuit tombe et que la lampe ne brille pas encore. Maman interrompt sa tâche et reste un moment, rêveuse, près de la fenêtre, son regard sur le jardin ou vers le ciel.
Alors, presque toujours, la bouche à demi fermée, elle module un air lent et grave, une chanson sans parole, qui ressemble à un murmure, au murmure du vent dans les feuilles des grands arbres.
La chanson passe dans l’ombre, douce comme une caresse. Et moi, immobile, je voudrais que cet instant ne finisse jamais. »

Extrait du livre de lecture « Cours Moyen » dans les années 60.
Lorsqu’il l’écrit, l’auteur, Edouard Jauffret, a une quarantaine d’années. Cela me fait penser à la polémique sur la quantité de temps ou qualité du temps passé avec les enfants,  il faut les deux, bien sûr !
Ces moments tout simples décrits ici,  qui reviennent tranquillement dans le vie de ce petit garçon et qui ne sont sûrement pas ceux que l’on qualifierait aujourd’hui de moments de qualité, sont pourtant ceux dont l’enfant se souvient, comme d’un trésor précieux.